Quelle formation à l'ère de l'intelligence artificielle ?
L'UIT et le Forum Tunisien du Savoir ouvrent le débat sur l'avenir de l'enseignement
L'Université Internationale de Tunis a accueilli, en co-organisation avec le Forum Tunisien du Savoir et du Développement Humain, une conférence-débat d'envergure consacrée à l'une des questions les plus structurantes de notre époque. Universitaires, dirigeants, enseignants et étudiants se sont retrouvés pour explorer les transformations profondes que l'IA impose aux systèmes éducatifs — et aux institutions qui les portent.
Une question qui n'est plus d'avenir, mais de présent
En ouverture, Maher Tebourbi a rappelé que le sujet n'est plus une hypothèse prospective mais une urgence pédagogique : l'IA reconfigure, ici et maintenant, la manière dont se transmet le savoir, dont s'évaluent les compétences et dont se construisent les parcours professionnels.
Le panel réuni pour animer cette réflexion rassemblait des profils de premier plan : le Professeur Ahmed Friaâ, Président du Forum Tunisien du Savoir et du Développement Humain, mathématicien et ingénieur des Ponts et Chaussées, ancien directeur de l'École Nationale d'Ingénieurs de Tunis (ENIT), ancien ministre de l'Éducation et des Sciences puis des Technologies de la Communication, dont les travaux sur la loi de comportement viscoplastique — aujourd'hui connue dans la littérature scientifique internationale sous le nom de loi de Norton-Hoff-Friaâ — lui ont valu le Prix international de l'excellence scientifique ; Son Excellence Habib Ben Yahia, diplômé de Columbia University (New York) en relations internationales, ancien ministre des Affaires étrangères et ancien ministre de la Défense nationale, ancien ambassadeur de Tunisie en Belgique puis aux États-Unis, et ancien Secrétaire général de l'Union du Maghreb arabe ; le Professeur Samir Ben Ahmed, Directeur Académique Général de l'UIT, artisan en Tunisie de l'intégration du système LMD et ancien directeur de l'INSAT et de l'Institut Supérieur d'Informatique ; ainsi que le Dr. Sami Bahri, enseignant-chercheur associé aux programmes exécutifs de la German Business School.
De la rareté à l'abondance : une bascule civilisationnelle
Le Professeur Ahmed Friaâ a ouvert son intervention par une image volontairement classique : la chaire magistrale. Vous remplacez la chaire par une estrade, vous ajoutez un tableau noir, et vous obtenez la salle de classe de Tunis, de Paris, de New York ou du fin fond de l'Afrique. Ce modèle, a-t-il expliqué, reposait sur une prémisse simple : le savoir était rare, et le maître en était le dépositaire.
Cette prémisse s'est effondrée. S'appuyant sur les travaux du théoricien des systèmes Alvin Toffler, l'orateur a rappelé la vertigineuse accélération du volume des connaissances humaines :
18 Siècles (100 → 1700) | 2 Siècles (1700 → 1900) | 60 Années (1920 → 1960) | Jours Aujourd'hui à l'ère de l'IA |
Conséquence directe : la rareté du savoir a cédé la place à son abondance. Mais cette abondance crée à son tour une nouvelle rareté — celle des bonnes réponses, du discernement, du jugement.
« On passe d'une logique d'accès au savoir à une logique d'exploitation du savoir. »
L'IA : algorithmes, données, et un impensé tunisien
Revenant sur les fondements techniques de l'intelligence artificielle, l'orateur a insisté sur le caractère profondément mathématique de la discipline : algorithmes, statistiques, probabilités, théorie des graphes.
« Sans mathématiques, il n'y a pas d'intelligence artificielle. »
Or la Tunisie compte aujourd'hui à peine 7 % d'étudiants orientés vers les spécialités mathématiques, là où d'autres pays investissent massivement dans les filières scientifiques — avec des ratios qui peuvent atteindre 30 %. Le parallèle a été étendu à la Chine, dont l'ascension fulgurante — passée en quelques décennies du problème du « bol de riz » au statut de deuxième puissance mondiale — tient, selon l'orateur citant un discours de Valéry Giscard d'Estaing, à la place privilégiée de l'ingénieur dans la société.
L'intervention a également rappelé un élément souvent oublié de l'histoire scientifique tunisienne : dès 1986, la Faculté des Sciences de Tunis s'intéressait à l'intelligence artificielle. Une affiche d'époque en témoigne. Comment transformer ces acquis en trajectoire durable ?
« Les grandes nations ont une culture de l'accumulation : chaque génération apporte sa contribution, et strate après strate, le pays devient une véritable puissance technologique et économique. »
L'enjeu, pour la Tunisie, est précisément là : capitaliser sur ses réalisations, bâtir sur l'existant, et inscrire chaque nouvelle étape dans la continuité des précédentes. C'est cette logique d'accumulation — à l'œuvre dans les écosystèmes scientifiques les plus performants au monde — que l'université, les institutions de formation et les acteurs publics sont appelés à adopter collectivement.
Éduquer ou former : la mission se déplace
La réflexion s'est ensuite concentrée sur la distinction entre transmission de connaissances et formation. Le premier volet — faire assimiler un corpus à des élèves — perd de sa centralité à mesure que l'IA rend ce corpus immédiatement accessible. Le second volet devient décisif : apprendre à agir, à questionner, à décider, à valider.
« Sanctionner un jeune parce qu'il se trompe dans le calcul d'une intégrale n'est plus la bonne démarche. Calculer est désormais à la portée de tout le monde. Ce qui importe, c'est sa capacité à exploiter ce qu'il a appris. »
Le basculement pédagogique est clair : de la mémorisation et de la restitution, vers la compréhension, l'évaluation, le jugement et la validation.
Les nouvelles compétences du XXIe siècle
De cette analyse découle un cahier des charges exigeant pour l'école et l'université :
- ▸ Savoir poser les bonnes questions — car une mauvaise question à l'IA produit une mauvaise réponse.
- ▸ Développer l'esprit critique — la réponse de l'IA est une possibilité, jamais une vérité.
- ▸ Acquérir une compréhension profonde des problèmes traités.
- ▸ Maîtriser l'exploitation du savoir, et non sa simple accumulation.
- ▸ Cultiver un jugement pertinent, seul rempart contre les illusions de l'automatisation.
C'est ce que l'orateur a appelé la « compétition des intelligences » — cette nouvelle ligne de front où se jouent désormais la compétitivité des nations et celle des entreprises.
L'illustration a été aussi concrète que révélatrice. Imaginons que l'on confie à une IA la conception d'un échangeur routier sans lui signaler qu'une ligne de tramway passe à proximité. La machine produira un dimensionnement parfaitement cohérent sur le plan géométrique et structurel. Mais elle ignorera un phénomène décisif : les courants vagabonds induits par le passage du tramway vont, au fil du temps, provoquer la corrosion des armatures du béton armé — une dégradation silencieuse qui menace directement la tenue de l'ouvrage et, à terme, la sécurité des usagers.
L'intelligence humaine reste celle qui pose le contexte, qui repère ce que la machine ignore, et qui identifie la donnée absente dont dépend parfois la durée de vie d'un ouvrage.
L'UIT en mouvement : des programmes déjà lancés
Au-delà du débat d'idées, cette conférence s'inscrit dans une dynamique opérationnelle déjà engagée par l'UIT et la German Business School :
AI-Enhanced Project Manager
Première session du programme exécutif combinant management de projet et intelligence artificielle appliquée aux affaires, déjà lancée avec une première cohorte.
AI for Educators
Workshop programmé le 6 mai prochain à destination des organismes de formation et d'éducation, pour accompagner concrètement la mutation pédagogique évoquée lors de la conférence.
Un dialogue à poursuivre
En clôture, les participants ont convergé sur un constat : la question n'est plus de savoir si l'IA transformera la formation, mais à quelle profondeur et selon quelles valeurs. L'UIT et le Forum Tunisien du Savoir et du Développement Humain entendent bien poursuivre ce dialogue, convaincus qu'il engage, au-delà de l'école, la capacité de la Tunisie à peser dans la compétition mondiale des intelligences.
Université Internationale de Tunis — en partenariat avec le Forum Tunisien du Savoir et du Développement Humain
